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Désolé, vous n’êtes pas faite pour être Manager…

J’ai décidé d’écrire cet article après qu’une de mes bonnes amies m’ai raconté une petite histoire. Je ne sais pas quel effet cette histoire aura sur vous. En tout cas moi elle m’a mis en colère.

Après coup, je me suis dit que c’était intéressant, car la colère m’appartenant je devais avoir un truc perso avec cette histoire.

Et puis, je me suis dit aussi que je n’étais peut-être pas le seul, et qu’il y avait à travers cette banale histoire un méga sujet à craquer. Le genre de malentendu qu’on traîne depuis des siècles et qui explique en grande partie le bazar dans lequel on se trouve aujourd’hui, je veux dire sur notre planète.

Voilà l’affaire, toute banale.

Mon amie, qui est super, entreprend à sa demande un bilan de compétences avec un cabinet spécialisé. Rien de bien étrange à la quarantaine, l’envie de se poser les bonnes questions et de trouver des réponses.

Bref, arrivent les résultats des inévitables tests, et l’entretien avec le consultant, qui se trouve être un homme, ce qui a son importance. Je vous passe les différents commentaires du dit consultant, pour n’en retenir qu’un seul, en forme bombe à déflagration : « je dois vous dire que les tests sont assez clairs sur votre profil de personnalité. Au cas où vous vous posiez la question, vous n’êtes sans doute pas faite pour être manager, car… roulement de tambour… c’est maintenant qu’arrive la détonation…. VOUS METTEZ TROP D’AFFECT DANS LA RELATION ».

Voilà le travail. Plié.

Et donc au moment où je retrouve mon amie, quelques semaines plus tard, elle a intégré l’idée et avance dans sa courbe de deuil…

Inutile de vous dire que j’ai entrepris de remettre mon amie sur le bon chemin, qui est celui de l’affirmation de tous les talents que la vie lui a donnés, parmi lesquels en effet la capacité de construire de magnifiques relations, dans lesquelles elle met en effet de l’affect, et de mettre ce talent au service de sa future équipe. Et pour l’histoire, elle a pris une promotion avec une équipe élargie, et s’en sort merveilleusement bien.

Qui n’a pas déjà entendu un truc du même genre ?

J’en ai un autre d’ailleurs. L’un de mes clients, manager dans un grand groupe, dont l’ascension a été bloquée, sous prétexte qu’il était un « couteau suisse à qui il manquerait la lame tranchante ».

Loin de moi l’envie de baver sur ce consultant qui est par ailleurs certainement très compétent. Après tout cette ineptie n’est que la voix de son époque. Que dis-je ? La voix de trois ou quatre siècles, et celle d’une croyance qui a tellement la dent dure qu’elle conduit petit à petit à la désintégration de notre monde.

Là vous vous dites que je vais loin, alors il faut que je m’explique.

Descartes, vous connaissez n’est-ce pas ? Cogito ergo sum. Je pense donc je suis.

La seule chose qui a de la valeur, c’est la raison. Le reste c’est un truc de nana dont il convient de se méfier, car le cœur a ses raisons que la raison ne comprend pas (là c’est Pascal). Et comme la raison c’est le truc suprême, si elle ne comprend pas, c’est louche.

Tellement louche que toute la philosophie occidentale s’est construite sur cette idée. Selon moi le plus grand schisme de l’histoire. A côté, la séparation des églises d’Orient et d’Occident c’est de la gnognotte. Ce schisme, c’est cette séparation définitive de l’esprit, du cœur et du corps, dont nos chers Philosophes (tous des hommes, cela a son importance), ont construit les fondations, avec Descartes en architecte en chef.

Et même si on ne comprend pas toujours les philosophes, ça l’homme occidental l’a compris ! Il faut dire que le dogme chrétien, avec son péché originel, l’avait bien préparé.

Le reste n’est ensuite que déroulé logique. Si tête, cœur et corps sont séparés, alors chacun aura son terrain de jeu.

L’entreprise et les affaires sérieuses choisiront la tête, la famille et le couple choisiront le cœur, et les arts et le sport se partageront le corps. Regardons l’entreprise…. Regardons les mots qu’elle utilise, les compétences qu’elle valorise, les attitudes qu’elle plébiscite ….

La tête, la tête, rien que la tête….

Notez la façon dont les émotions sont tenues en suspicion. Le nec plus ultra c’est de savoir les gérer, …, ce qui en langage d’entreprise veut dire que vous êtes priés de ne pas trop les montrer. Limite, si vous pouviez les laisser le matin dans un casier en arrivant, ce serait pas mal. Le résultat est à la hauteur : des réunions policées, froides, dans lesquelles les émotions n’affleurent pas. Bon, pour le corps, l’entreprise n’a pas trouvé de solution. Imaginez-vous arrivant le matin dans votre tour à La Défense, avec un panneau « veuillez laisser votre corps dans les casiers fournis à cet effet, votre cerveau suffit ».

Voilà notre héritage. Bien lourd. Car voilà. Cette histoire de séparation de la tête, du cœur et du corps n’est qu’une construction mentale de l’occident. Une croyance comme on dit dans mon métier.

L’Asie le sait très bien, qui à l’instar des grandes sagesses hindoue, bouddhiste ou Taoïste a développé depuis des millénaires une représentation opposée, qui est celle de l’unité et de l’interdépendance. La science aussi le sait parfaitement bien, qui confirme jour après jour la prescience des grands sages d’Asie. Hélas ce malentendu commence à peser lourd dans la besace, car le village mondial a la fâcheuse tendance de copier l’occident.

Avec cette croyance, nous avons petit à petit construit ces lieux de pouvoir où l’humanité est coupée d’une grande partie d’elle-même, au point de n’être plus humanité. Car l’homme sans cœur, sans émotion, sans affects, et sans la sagesse du corps, n’est pas homme.

Prenez l’entreprise, création de l’homme pour l’homme, dans laquelle l’humanité n’est souvent plus invitée, au point qu’on considère qu’un manager ne doive pas « être dans l’affect », sous peine de perdre de son pouvoir.

Quelle ironie ! On pourrait en rire, si les conséquences n’étaient pas très sérieuses.

Car nous savons tous que si nous avons aussi des émotions, un cœur et un corps, ce n’est pas pour rien, n’est-ce pas monsieur Darwin… ?

  • L’accès à nos émotions, et à celle des autres, nous permet de nous connecter à nos besoins fondamentaux d’êtres humains. Par exemple celui d’être vu et reconnu. Le sujet de la reconnaissance en entreprise, ça vous parle j’imagine !
  • L’empathie nous permet de nous mettre à la place de l’autre, et ainsi d’adopter un regard plus vaste sur une situation. Qui a déjà vu cette compétence, ainsi que les suivantes, sur le « leadership competency framework » d’une entreprise ?
  • Le sentiment nous permet de nous connecter entre nous à un niveau plus profond, qui est ce à quoi nous aspirons tous, n’est-ce pas ?
  • La compassion nous permet de venir en aide à notre prochain de façon désintéressée
  • Le corps lui-même détient une sagesse et un savoir que notre cerveau embrouillé a du mal à embrasser, occupé qu’il est à des pensées et des préoccupations le plus souvent stériles.

L’entreprise centrée dans la tête et coupée de son humanité n’a plus d’âme

Je vais même plus loin, elle perçoit le monde par le prisme d’une petite lunette colorée, n’en concevant ainsi qu’une vision tronquée. Les conséquences sont innombrables, et désastreuses. Je cite celles qui me viennent à l’esprit.

  • Mal-être au travail, essentiellement dû à la perte de sens et à des relations de plus en plus déshumanisées
  • Dégradation de l’environnement
  • Destruction de la biodiversité
  • Abrutissement général par la conception de produits et services qui n’honorent pas la dignité humaine en nous, mais la font régresser.
  • Croissance des inégalités

Il est grand temps de changer de croyance, en réinvitant l’humanité dans nos entreprises et dans nos équipes.

Il est grand temps de redonner la grandeur au féminin, pour que les femmes en entreprises ne se sentent plus obligées de muscler leur masculin.

Il est grand temps de réconcilier tout ça. Comme le dit si souvent l’une de mes associées, de mettre du ET à la place du OU.

Ainsi, de reconnaître qu’un manager peut être à la fois dans l’affect, c’est-à-dire pleinement humain, ET EN MÊME TEMPS savoir poser et faire respecter le cadre nécessaire au travail en équipe. N’est-ce pas justement la caractéristique des grands managers ?

Aux antipodes d’un refus de l’affect, cette voie du ET, qui est celle d’un alignement de la tête, du cœur et du corps, EST le chemin vers ce leadership humain, unifié et conscient que notre époque réclame.

Tout le monde a à y gagner.

La tâche est immense car le virus est massivement implanté. Mais si nous parvenons à créer partout où nous le pouvons ces petits ilots d’humanité, dans notre petite équipe, notre service, notre entreprise, alors nous pourrons être fiers de nous, car nous changeons le monde.

Je termine en citant cette blague de l’humoriste Jérôme Commandeur, entendue ce matin à la radio :

« Eh chef, y’a Pascal qui siffle ce matin. On dirait qu’il est heureux.

Ouais t’a raison, c’est gênant. Je vais aller le voir pour lui dire d’arrêter, faudrait pas que ça déstabilise l’équipe. »

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