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agilité

L’agilité m’a tuer

Quand notre passion collective pour l’agilité et le mouvement nous fait perdre le sens

Pas de doute, le mot “agilité” est à la mode.

Difficile d’y échapper, en particulier si votre quotidien est celui de l’entreprise. Le mot s’invite même depuis quelque temps dans la politique et dans la fonction publique où il acquière progressivement ses lettres de noblesse. Si l’on en croit la rumeur, l’école de nos enfants semble être sa prochaine terre de conquête.

Ne pas s’en prévaloir ou en vanter les mérites peut vous valoir l’opprobre générale. A minima cela vous colle une étiquette de conservateur poussiéreux, quand ce n’est pas celle du simple d’esprit qui n’a toujours pas saisi l’esprit de son temps.

Il y a quelques jours je me promenais dans une librairie du XVème arrondissement parisien, sans but particulier si ce n’est la curiosité et le plaisir. Alors que j’allais sortir un petit livre attira soudain mon regard par le rouge éclatant de sa couverture et son titre mystérieux : « DEMEURE ». Sous-titre : Pour échapper à l’ère du mouvement perpétuel ». Auteur : François-Xavier Bellamy, que je ne connaissais pas, professeur de philosophie. Une lecture rapide de la 4ème de couverture acheva de ma convaincre. Ni une ni deux je l’achetais et profitais des congés de Toussaint pour le dévorer.

Au-delà d’être remarquablement écrit, le livre se révèle être une critique de haut vol de notre passion moderne pour le mouvement et de ce fameux « progressisme » que l’époque semble parer de toutes les vertus. C’est aussi un livre engagé : une mise en garde sévère contre les conséquences de cette « passionaria collective » qui, si nous ne sommes pas vigilants, pourrait finir d’anéantir toute idée de sens dans l’action politique ou dans l’entreprise. Consacré par la modernité comme fin en soi, le mouvement est en effet devenu valeur, constate l’auteur. Est « progrès » ce qui bouge, ce qui avance, ce qui change, ce qui se transforme. Est dépassé ce qui ne change pas. Peu importe la direction, ce qui compte désormais c’est d’être en mouvement !

Cette lecture m’a donné l’idée de cet article, avec pour intention de partager avec vous ce « coup de cœur littéraire », mais aussi de suggérer un élargissement de cette réflexion aux enjeux spécifiques de l’entreprise et à sa fameuse agilité.

Allons-y.

francois xavier bellamy demeure

Le héros du livre, c’est le « mouvement » !

Profession oblige, l’auteur nous propose une formidable remontée dans l’histoire des idées et de la philosophie pour comprendre les sources multiples de cet engouement. Il nous rappelle que cette question du mouvement fait l’objet d’un débat controversé depuis les origines mêmes de la philosophie. D’un côté les partisans de « l’être », dont Platon et Protagoras sont les champions. Pour eux l’on ne peut connaître une chose qu’en dépassant nos perceptions et en remontant à son essence. La fleur qui naît, bourgeonne, éclot puis fane ne peut être connue qu’en remontant à ce qui ne change pas d’une fleur à l’autre, à savoir son essence de fleur. De l’autre côté les partisans du « flux », dont le champion est Héraclite et sa formule fameuse : « on ne se baigne jamais dans la même rivière ».

La vie étant mouvement permanent, rien ne peut être connu en soi. On ne peut connaître que l’instant présent. Au milieu, Aristote qui tente de réconcilier les deux camps, en affirmant que tous les corps et objets sont en mouvement vers un but qui lui, est fixe, et qui serait en quelque sorte leur lieu naturel d’accomplissement (appliqué aux hommes, ce serait par exemple notre mouvement vers le métier qui est notre vocation).

Ce débat perdurera durant des siècles, jusqu’à ce que se produise la grande déflagration. Celle-ci viendra de la Renaissance et de la Science. Elle a notamment pour noms Copernic, Galilée et Giordano Bruno. Déflagration en effet, car avec elle ce sont tous les repères qui s’effondrent pour ouvrir progressivement la voie à cette fameuse modernité. Si la terre n’est plus le centre de l’univers, pas même le soleil, si tout, absolument tout est en mouvement permanent, et même en extension dira-t-on-plus tard, il n’y a donc plus aucun endroit où trouver le repos. L’homme tombe soudain de son piédestal en réalisant qu’il n’échappe pas à la règle. Il ne connaîtra donc pas non plus le repos. Hobbes et ses successeurs en rajouteront même une couche. Puisque la vie n’est que mouvement qui cherche à se perpétuer, puisqu’il n’y a plus un endroit où chacun pourrait tranquillement trouver sa place naturelle, il n’y a alors pas d’autre choix que de chercher en permanence à abolir les obstacles qui viennent entraver le mouvement. L’objectif n’est plus la ligne d’arrivée, qui n’existe pas, mais l’augmentation de la puissance et la satisfaction des désirs. Dans cette vision du monde l’autre devient alors un obstacle potentiel à mon mouvement, une source potentielle de frustration. Ainsi née la compétition et la soif insatiable de toujours plus, plus vite, plus grand, symbole si l’en était de notre époque.

L’auteur de poursuivre : puisque la fin est devenue le mouvement lui-même, demain est donc forcément mieux qu’hier. L’optimisme s’érige en vertu cardinale des élites « progressistes », ces fameux anywhere décrits par Goodhart dans son livre The Road to Somewhere cité par François Xavier Bellamy. Toujours en mouvement, ces anywhere se sentent citoyens du monde, habitent les grandes villes et font partie des classes aisées. Extrêmement mobiles, ils s’imaginent pouvoir vivre à peu près n’importe où, d’où leur dénomination. Ils diffèrent de ceux que le même Goodhart appelle les somewhere, qui appartiennent aux classes moyennes voire plus défavorisées, habitent les périphéries ou les zones rurales. Dans ce monde en mouvement permanent, leur sentiment de sécurité se trouve fragilisé dans ses fondations, lesquelles reposent largement sur la préservation d’un écosystème local. L’auteur y voit l’une des fractures les plus manifestes de notre époque. A l’heure où j’écris cet article je ne peux m’empêcher de faire un lien avec le mouvement des gilets jaunes qui agite ces derniers jours notre pays.

Quand la vertu ancienne consistait à s’extraire de son époque, la vertu moderne propose au contraire d’y être pleinement, en s’y adaptant en permanence, en étant agiles ! Pourquoi ? Tout simplement pour rester dans la course. Peu importe qu’il n’y ait pas d’arrivée, l’important est dans la course elle-même. A l’adage ancien, « A celui qui n’a pas de cap aucun vent n’est favorable », la passion du mouvement substitue l’idée « qu’à celui qui n’a pas de cap tous les vents peuvent être favorables. L’important n’est plus le cap, c’est le vent ! »

Ce livre m’interpelle et résonne. Issu d’une famille de gauche je ne me suis jamais perçu comme un conservateur, loin de là. Le progrès est un mot que j’aime. Je puis même dire qu’il donne sens à toute mon action professionnelle, lorsque moi et mes associées accompagnons les entreprises dans leurs transformations.

Pour autant le livre ne m’interpellerait pas autant s’il ne venait pas toucher un point sensible.

Partout autour de moi, chez nos clients, cette passion du mouvement semble de mise. Les projets de transformations s’enchaînent et s’enchevêtrent, sans qu’on ne sache plus vraiment ce que l’on veut transformer et surtout le point d’arrivée. L’agilité est le nouvel impératif, la nouvelle injonction. Tout doit être en mouvement et rien de ne doit plus être tenu pour stable : l’organisation de l’entreprise, les rôles et responsabilités de chacun, les produits, les marchés, les clients. Jusqu’au poste de travail lui-même qui se doit désormais d’être mobile.

Témoin de tout cela, je ne peux m’empêcher de rejoindre l’inquiétude de l’auteur qui nous rappelle à juste titre que pour qu’il y ait progrès il faut nécessairement qu’il y ait au moins quelque chose de fixe. Un quelque chose qui échappe justement au mouvement. C’est le fameux sens.

L’agilité présente toutes les vertus quand elle est souplesse, prise en compte attentive du réel, et qu’elle ne perd pas de vue le but à atteindre et surtout le sens. Elle peut en revanche se révéler dangereuse quand elle devient elle-même le but ou la valeur étalon.

Demain n’est pas forcément mieux qu’hier nous dit l’auteur, se faisant l’écho des enjeux immenses auxquels nous avons à faire face, qu’il s’agisse du climat, de la biodiversité, des inégalités dans nos sociétés ou encore de la maîtrise de l’innovation technologique.

Anticipant la critique, l’auteur se dépêche de préciser que la réponse à ces défis ne se trouve évidemment pas dans l’immobilité, ou même dans une vaine aspiration à retrouver le goût d’un passé magnifié. Cela n’aurait aucun sens. Il est en effet dans le propre de l’homme que d’agir et de transformer son environnement en repoussant chaque jour un peu plus les limites.

La véritable réponse se trouve dans notre questionnement individuel et collectif : c’est le « Pourquoi ? », ou le « Pour Quoi ? » en deux mots. Elle est incitation à nous poser les bonnes questions. Surtout, elle est invitation à refuser cet abandon de la pensée qui pourrait être le résultat ultime de notre passion moderne pour le mouvement.

Alors que nous devenons de plus en plus agiles, l’auteur nous alerte sur l’importance et l’urgence de garder en ligne de mire ces choses que nous plaçons au-dessus de tout. En quelque sorte il nous invite à comprendre ensemble ce que dans le changement nous ne voulons pas changer ! Cela peut-être du registre de ce qui constitue notre identité, des valeurs profondes que nous partageons, des compétences que nous ne voulons pas perdre, ou même de ces façons d’être ensemble auxquelles nous sommes attachées. Cela concerne également et peut-être en plus haut lieu notre planète et la qualité de vie sur cette terre.

Que voulons-nous préserver dans le changement ?

Bien que l’auteur, philosophe, nous offre une réflexion très générale, il me semble que l’on peut y voir également un thème de grande importance pour nos entreprises.

L’agilité peut y être une vertu, et même une magnifique compétence, lorsqu’elle est collectivement mise au service d’un but à atteindre. Lorsqu’elle devient le but lui-même, elle n’est alors qu’agitation, avec ses conséquences redoutables en termes d’épuisement général, de perte de sens, mais aussi de performance dans la durée.

En tant que dirigeants, ceci devrait plus que jamais nous inciter à prendre du recul, à faire ce fameux pas de côté, pour mieux sentir collectivement ce que nous voulons être et devenir. Décider avec nos équipes de ce que devra être l’étalon de notre progrès, qui donnera enfin sens à nos projets, à nos actions de transformation et à notre fameuse agilité. Ce qui veut dire aussi décider de ce que dans ces changements nous ne voudrons surtout pas changer !

Pour ce faire, oserais-je dire que nous n’avons pas le choix : nous devons accepter de ralentir de temps en temps pour réfléchir. Ne pas le faire nous condamnerait à être entrainés chaque jour un peu plus dans ce mouvement désordonné, dont il serait bien imprudent de considérer qu’il ne mène qu’à un monde meilleur.

Ralentir… Le verbe pour le coup n’est pas à la mode ! Et pourtant….

Dans cette course sans fin il nous faut plus que jamais faire preuve de courage pour « appuyer sur pause » et décider de nous octroyer ces moments précieux dans lesquels ces questions fondamentales pourront enfin être posées. Des moments de vérité où, comme le souligne Otto Scharmer, professeur au MIT (Boston) et auteur de la célèbre théorie U, nous avons besoin de nous relier à un tout autre niveau. Un niveau où nos esprits, nos cœurs et nos volontés s’ouvrent pour faire émerger ce futur dans lequel chacun d’entre nous aimerait vivre.

Au fond ce livre me touche car il vient nous parler de notre quête de sens. Il me parle de ce qui m’anime chaque jour, que je sois en train de jouer avec ma fille, d’animer un séminaire avec nos clients, ou en train d’écrire. Mais il me parle aussi de ma propre difficulté à ralentir et à voir en moi et autour de moi tout ce qui est déjà là et n’a pas besoin de changer. Il me rappelle à l’urgence de la vigilance, moi homme de mon époque, face aux appâts de cette passion du mouvement qui ne m’épargne pas.

Un grand merci à François-Xavier pour sa plume et cette belle matière qu’il nous donne à penser.

Précision importante : l’écriture de cet article m’a poussé à en savoir un peu plus sur l’auteur. Ceci m’amène à prendre mes distances par rapport à certaines prises de positions politiques et sociétales dans lesquelles je ne me reconnais nullement. Il est une chose d’alerter sur l’importance du questionnement et de la pensée, il en est une autre d’apporter des réponses sur ce qui devrait ou ne devait pas changer.

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1 Commentaire. En écrire un nouveau

Un débat bien intéressant entre notre quête d’agilité, d’efficacité, de compétitivité et de croissance dans notre entreprise qui impose à (presque) tous un rythme effréné – et sans nul doute dégrade notre qualité de vie – et la recherche de valeurs plus simples mais inébranlables.
Le Slow Movement dans une entreprise est-il compatible avec croissance et compétitivité? Peut-on adapter une Slow Life en dehors de l’entreprise et s’investir à fond dans son travail?
C’est plus facile avec la nourriture: vive le Slow Food!

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